Brest la grise

Après mon arrivée à Brest, j’ai quitté le Vauban, et je me suis installé au port de commerce.

Cette année-là, l’été prit fin avec le mois de septembre… L’automne arriva et s’installa trois mois, un an, cinq ans… Le ciel n’était pas forcément gris, mais moi je l’étais… Comment refaire entièrement sa vie sans douter ? Le tabac, l’alcool et les jeux complétaient mes journées. Me rassuraient. Me nourrissaient.

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Pour vivre, j’avais tout l’argent que je voulais. Souvenir douloureux d’une vie antérieure. Et justement, ça ne pouvait pas me rendre heureux. Longues balades sans but sur le port. Le gris des bâtiments, le gris du bitume, le gris des bateaux, le gris du ciel, le gris de la mer, le gris des gens… J’étais les gris de Brest. L’aigri de Brest.

Par ses couleurs politiques, elle fut longtemps surnommé « Brest la Rouge » ! Brest, la révoltée, l’insoumise. Par ses constructions d’après-guerre, on l’appela « Brest la Blanche » ! Bâtiments bétonnés et peints en blanc, au plus rapide. C’était moderne, c’était beau, c’était les années 50, les années 60. Et progressivement, tout s’est terni. Brest était grisante, Brest s’est grisée.

Dans la fin des années 90, je n’étais plus qu’une ombre. Et je me fondais dans le brouillard et la grisaille de la ville, je me morfondais. Les jours de beau temps, je ne les voyais plus. Chez moi, tout était gris. Toujours gris.

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Grosse période de déprime. Je luttais contre la dépression, de bar en bar, en enchaînant les pressions. Lire la suite

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Chambre 206, hôtel Vauban

Tout juste déposé dans cette ville par le Paris-Brest, je me meus à contre-courant. Tandis que beaucoup de voyageurs se dirigent vers le centre-ville, je vais de l’autre bord, pour contempler le port. Lourdes valises posées à mes pieds, j’admire ma nouvelle terre d’accueil. Lourdes valises se formant sous mes yeux, il faut que je trouve un logement avant que le sommeil ne me cueille.

Demi-tour. Direction le kreiz-kêr (le centre-ville en breton, m’apprend-on). Du franco-breton sur tous les panneaux ! Ça changera de l’italo-sicilien. Sur mon chemin, l’hôtel Vauban m’ouvre ses portes. Je m’y arrête. Vais-je trouver facilement une chambre de libre en ce mardi, au milieu de l’été ? Je resterai sans doute plusieurs nuits ici. Echange sympathique à l’accueil, il faut dire que je maîtrise le français de mieux en mieux.

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On me confie la chambre 206. Décorée à l’écossaise avec goût, cette chambre sera, une dizaine d’années plus tard, investie par Jane Birkin et Christophe Miossec le temps d’un flirt. J’allume une clope. Elle grille doucement tandis que mon regard se perd par la fenêtre, dans la rade de Brest. Je suis crevé, mais je crève d’envie de visiter le port…

Me voici donc face à la mer. Quelques chalutiers rentrent d’une journée de pêche ensoleillée. Un afflux de vacanciers débarque. C’est l’Enez Eussa III qui revient de sa virée à Ouessant. Les enfants sont ravis, les parents sont heureux. Et moi, je suis tout seul, au bord du quai. Mais je me sens incroyablement bien.

Port de commerce, un petit pub irlandais a ouvert ses portes il y a tout juste un an. The Tara Inn. J’y entre. Cette sensation de découverte m’émerveille toujours autant. En m’approchant du comptoir, Lire la suite

Le Paris-Brest

On m’a vu dans le Vercors, dans un train de nuit, voyageant de Rome à Paris. Voleur d’amphores, sans domicile fixe, dans les rues de Paname. Ceci est la suite de mon histoire. Départ de la capitale, pour une destination du bout du monde.

Mon transfert jusqu’à Paris fut un moment douloureux. Les kilomètres de voie ferrée défilaient, pendant que je ressassais sans cesse des souvenirs du passé… J’avais été parfois sympathique, parfois cruel. Je savais me montrer parfois tendre, parfois monstrueux… Mais trop souvent, j’avais été inhumain. Cosa Nostra m’avait embrigadée, et je suis devenu mafioso jusqu’au bout des ongles. 1992 fut pour moi la grande année des règlements de compte, après une vingtaine d’années passées à la tête du plus grand trafic de bananes de toute la Sicile. 1992 fut l’année où je décidai de tout quitter sur les terres italiennes de mes ancêtres. 1993 allait marquer ma renaissance. Ailleurs. Loin de Palerme. Très loin. En France. Dans des contrées bretonnes d’où une grand-mère maternelle était originaire.

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Mon Rome-Paris fut dur. Mais mon Paris-Brest fut doux. Et j’aime que durent ces moments doux. A l’intérieur de ce train, une nouvelle page de ma vie commençait à s’écrire. Des kilomètres de vie en rose. Avant d’en arriver là, on m’avait décrit les Bretons comme des gens taiseux au fort caractère. La gare de Brest s’approchait, et j’étais sur le point de le découvrir par moi-même. Finalement, taiseux, je l’étais aussi. Et mon caractère pouvait être explosif…

La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine… Et en cette journée ensoleillée, je me mentais encore. Je me disais que tout allait bien. Je ne sentais pas encore ce trou noir à l’intérieur de moi : il me dévorerai petit à petit dans les mois suivants. Mais le bonheur éphémère de découvrir la campagne finistèrienne l’emportait pour l’instant. Brest était au bout de la voie.

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En cette fin d’après-midi Lire la suite

Sans domicile fixe

Remontons 22 ans en arrière. Un train de nuit m’a déposé en France, gare de Paris-Bercy. Je me retrouve ici, sans domicile fixe. Ceci est la suite de mon histoire…

Quand j’arrive en ville, tout l’monde change de trottoir. Je suis grand et viril : je fais peur à voir… Je réécris « Starmania » à ma façon. J’étais un étranger dans la ville, mais je n’étais pas le seul. Mi-juillet, il y a sans doute plus de non-Parisiens que de Parisiens dans les rues de la capitale.

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Paname était belle en cet été ensoleillé. Paris était calme en ce juillet ensommeillé. De jour et de nuit, je fis plusieurs fois le tour de la Ville Lumière. Des paillettes des Champs-Elysées aux misères du Canal Saint-Martin. Du jardin du Luxembourg aux jardins du Vingtième. Les mondes se succédaient sans se ressembler. Les gens se côtoyaient sans se regarder. Et malgré tout, Paris vivait ! La misère parisienne était finalement moins visible que celle de Palerme. Mais ici, les protagonistes s’ignoraient de façon magnifique. Dans une capitale, les gens ont peu de temps pour penser à eux, et pas de temps pour penser aux autres…

Je naviguais de terrasse en terrasse, de café en café. Un p’tit resto, un p’tit bistrot. Et j’observais. Je regardais la vie parisienne autour de moi. J’écoutais. Je perfectionnais mon français.

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Chaque nuit, je trouvais un nouvel hôtel. Parfois charmant, fringuant. Parfois grisonnant, écœurant. Pendant deux petites semaines, les jours se suivaient et tous étaient différents. Rencontres d’un jour, d’une nuit, d’un soir, d’une heure, d’une minute… Rencontres gravées, rencontres envolées, rencontres effacées… Les gens ne connaissaient pas mon nom, je n’avais pas de maison. Sans domicile fixe. Lire la suite

Train de nuit

Nous nous sommes quittés après mon passage chez l’infirmière, début juillet 1993, il y a 22 ans. Voici la suite de mon histoire.

J’ai décidé de fuir. De Naples, je suis remonté à Rome. Pour mettre définitivement une croix sur mon passé, je devais m’en aller le plus loin possible. Et j’avais une idée en tête : retourner sur les terres de ma grand-mère maternelle, en France. En Bretagne. D’ailleurs, était-ce vrai ? Était-elle vraiment bretonne ? Je n’en savais rien. Je ne l’avais pas connue. C’était une histoire, une histoire de famille que j’avais entendue. Ai-je réellement des racines bretonnes ? Je n’en savais rien. Et aujourd’hui encore, je n’en sais toujours rien.

 

Gare de Rome-Termini

Ce qui comptait pour moi à ce moment de mon existence n’était pas de savoir d’où je venais. L’important était de savoir où j’allais. Le Palatino est le train qui allait – et qui va toujours – vers Paris. Aussi connu sous le nom de « Rome-Express » (dans l’autre sens).

En cette fin d’après-midi à Rome, il pleuvait. Il pleut toujours dans ce genre de moment. C’est très cinématographique. En plein été, c’était une pluie chaude, orageuse. Le genre de pluie dont on se souvient. Je m’en souviens. Ironie du sort, ma destination finale était la Bretagne.

Le Palatino. Train de nuit, Rome-Paris

Le Palatino. Train de nuit, Rome-Paris

Un aller-simple pour moi, s’il vous plaît. Rome-Paris. De la gare de Termini vers la gare de Bercy. Toute une nuit de voyage…

« Je prends le train des insomnies
Et plus rien ne m’arrête
De l’aube jusqu’à l’aurore
Trajet à très grande ivresse »

Je quittais tout en Italie. Lire la suite

L’infirmière

Bip… bip… bip… Mon rythme cardiaque bat la mesure sur une musique électronique. Je me réveille. Après un mois et demi. C’est long, un mois et demi. 42 jours pour être précis. 42 jours pendant lesquels tout s’est suspendu. 42 jours. Les 42 derniers jours d’une autre vie.

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1992. J’avais décidé de quitter Palerme. Le climat sicilien ne me plaisait plus. Ma vie ne me plaisait plus. Mattéo Fonzatti était redouté. Il faisait peur. C’était le parrain. Toute la Sicile le respectait. Un pro des affaires. Un magna du commerce. J’avais tout l’argent que je voulais. Toutes les femmes aussi. Et j’avais eu des enfants. Combien ? Au moins une dizaine. Peut-être plus. Je ne le savais pas trop en fait. Et je ne voulais pas le savoir non plus… Tout ça ne m’intéressait plus désormais. Je voulais changer de vie.

Quelques mois après m’être installé dans la baie de Naples, il y a eu cet accident de la route. Accident… Je n’aime pas ce mot. Je n’ai jamais été persuadé que c’en soit vraiment un. Ce soir-là, ma Ferrari est morte. Pas moi. J’ai passé 42 jours quelque part entre la vie et la mort. Drôle d’expérience. Je ne vous la souhaite pas.

Bip… bip… bip… « Tétanisé. Assomé. Incapable de rien. » Tu es apparue quand j’ai rouvert les yeux pour la première fois. « J’en ai marre de faire semblant. J’en ai marre de faire comme si tout me glissait dessus. » Tu m’a aidé à me relever. Je croyais que j’étais fini, mais non. Sans doute pas tout à fait. Au fil des jours, tu m’as regardé sans préjugé, « comme si tu n’avais jamais douté de la beauté du monde, ni de celle des hommes. » Mais tu ne me connaissais pas. Et au fond, je ne voulais pas que tu me connaisses. Je voulais tout quitter. Encore. Partir plus loin. Encore plus loin. Mais j’avais besoin de toi comme d’une infirmière. Ma rééducation fut douloureuse. Tu m’éclairais. Tu me donnais de la force. Tu ne jouais pas à me charmer pourtant. C’était naturel chez toi. Lire la suite

A l’ami Ferrero

C’est dur de voir partir des amis. Michele en était un.

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La première fois que j’ai quitté Palerme, avec des kilos de bananes sous les bras, c’était pour rencontrer Michele. J’ai traversé toute l’Italie, du Sud au Nord, jusqu’à Alba.

Michele Ferrero était un homme très discret. Un virtuose du chocolat. Avec le Nutella, et sa fameuse huile de palme, c’est la gastronomie italienne qu’il a réinventé.

J’ai eu plusieurs mentors dans ma vie. C’est Michele qui m’aura le plus marqué. Droit dans ses bottes, solide dans ses convictions. Il était un passionné. Il m’a appris les ficelles du métier.

Maintenant, Michele est parti. Aussi discrètement qu’il était arrivé. Mais ce n’est pas grave. Il reste l’essentiel. Il nous a légué le Nutella.

Kenaciao !

MF

Retour aux sources

Alors que la rentrée se profile, j’en profite pour me faire la malle. Un petit saut d’un mois en Italie, un petit retour aux origines, pour revenir en force en octobre.

Roma - Coliseum

Roma – Coliseum

Voir Rome, Palerme, Venise, Pise, Florence. Voir Naples et mourir. Partir pour mieux revenir. Reculer pour mieux sauter. Revenir aux sources. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. La dernière expression citée n’a rien à voir avec le reste, c’est juste que je l’aime bien (#incohérence).

Et je reviendrai enfin en Bretagne. Au programme sur matteofonzatti.wordpress.com, à partir d’octobre 2014 : les 20 ans de l’ISEN Brest, de nouvelles chroniques sur Brest et les Brestois, mes points de vue (éclairés ?) sur tout ce qui bouge, et des artistes bretons que j’affectionne.

Kenaciao,

MF

Se soustraire aux addictions

Mattéo Fonzatti est un homme libre. Ou, du moins, c’est un homme libéré.

          « Je joue avec le feu. Qui le premier fera ses adieux ? » – Merzhin, La Rue Calumet

La clope aurait pu me griller, me laisser mort sur le bord de la route. J’en ai décidé autrement. C’est ma toute dernière victoire à ce jour.

Mon souffle avait diminué ces dernières années, mais, dans mon orgueil, je refusais de m’en rendre compte. Je ne voulais pas accepter cette évidence. Après m’être battu si longtemps, je n’arrivais pas à concevoir que quelqu’un puisse se dresser devant moi sans plier. Ce dieu Tabac, qui a soumis tellement d’hommes, m’avait eu moi aussi.

          « Je déchire notre amour de papier et j’écrase notre amour mal consumé » – Merzhin, La Rue Calumet

Pour s’arrêter, il faut la volonté. On l’entend dire assez souvent. Mais c’est faux. Pour se sevrer, pour abandonner la clope, il faut bien plus que de la volonté. Sinon, on se fait bouffer ; elle reviendra à la charge. Il faut avoir une haine dans les veines, une certaine rage même… Je suis enragé, j’ai vaincu.

En 2006, dans son album Pieds nus sur la braise, le groupe breton Merzhin a décrit cet « amour mal consumé ». Mais là, c’est la clope qui a le dernier mot, laissant à l’homme les derniers maux…